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Par Sylvestre Kavungu

 

 

André Grenard Matsoua, un Lari né dans un village proche de Brazzaville en 1899, faisait partie de l’élite autochtone formée par le colonisateur français, qui avait fondé Brazzaville en 1880, devenue capitale de l’Afrique équatoriale française (AEF) à partir de 1910. Catéchiste puis douanier, Matsoua était connu à Brazzaville pour l’organisation de réunions d’instruction civique et de causeries sur le royaume du Kongo à l’attention des lettrés.Le Congo était alors soumis à une économie de traite (caoutchouc) par les colons, mais l’administration française avait formé une petite élite de lettrés choisis parmi les Lari, originaires de la région du Pool autour de Brazzaville.
Ces cadres congolais, comme leurs ancêtres du royaume kongo, étaient fascinés par les réalisations techniques des Occidentaux et voulaient en faire bénéficier leur pays. En 1921 Matsoua partit en Europe pour mieux connaître la civilisation européenne. Après un long périple en Belgique et en France il s’engagea dans un bataillon de tirailleurs « sénégalais » et participa à la guerre du Maroc (1924-25). Il devint sous-officier, puis s’installa à Paris, où il exerça la profession de comptable dans un établissement hospitalier, et suivit des cours destinés aux personnes originaires des colonies. Dans les milieux d’intellectuels originaires des colonies régnait à cette époque une certaine effervescence pour la reconnaissance de droits et libertés publiques équivalents à ceux des citoyens français. Nombre d’entre eux avaient participé héroïquement aux combats de la guerre de 1914-18 et avaient été formés dans les universités françaises. Ils n’admettaient plus d’être traités en citoyens de second rang. Ayant acquis la nationalité française, Matsoua fonda en 1926 l’Association amicale des originaires de l’AEF, populairement appelée l’Amicale, dont les objectifs étaient le secours mutuel, la prévoyance et la bienfaisance. Imbu de culture française et refusant toute violence verbale Matsoua estimait que : « Les problèmes coloniaux se résoudront d’eux-mêmes dès que s’établira un dialogue d’égal à égal entre colonisés et colonisateurs ».
L’Amicale connut un succès considérable parmi les travailleurs africains de France. En 1929 deux délégués de l’Amicale effectuèrent une tournée au Congo, avec le soutien des autorités coloniales. Mais l’accueil enthousiaste des foules congolaises transforma la tonalité des discours, car le peuple réclamait l’indépendance, la justice pour les Congolais spoliés de leurs terres, et la fin du travail forcé pour les compagnies concessionnaires. Les deux délégués recueillirent une somme très importante de la part des Bakongo, qui souhaitaient adhérer au système d’assurances sociales de l’Amicale. Matsoua avait refusé de faire adhérer l’Amicale aux structures communistes en France, mais son mouvement avait fini par rejoindre la Ligue internationale contre l’impérialisme et l’oppression coloniale. En 1929 le président de cette Ligue, Senghor Lamine, intellectuel sénégalais mutilé de guerre, fut arrêté par la police française et mourut en prison. Au Congo l’Eglise catholique accusa les délégués de l’Amicale de faire « une mystérieuse propagande des principes communistes ». Ceux-ci furent arrêtés et leur collecte fut confisquée par les autorités coloniales. Un mandat d’arrêt fut délivré contre Matsoua pour escroquerie. Celui-ci fut arrêté à son domicile parisien en décembre 1929, puis transféré pour être jugé à Brazzaville par un tribunal indigène en avril 1930. Matsoua fut victime d’une procédure illégale puisqu’il avait la nationalité française. Des perquisitions violentes furent menées chez les chefs traditionnels, et des fonctionnaires lari furent mutés d’office. Matsoua et ses complices furent condamnés à la déportation au Tchad et à trois années d’emprisonnement. Désobéissance civile et répression coloniale chez les Lari
Lors du procès de Matsoua, Brazzaville fut le théâtre de la première rébellion congolaise contre les autorités coloniales. Les paysans cessèrent de ravitailler la ville, la foule envahit la mairie, s’affronta aux policiers et miliciens autochtones, et déferla en manifestations ininterrompues pendant une semaine. Les quartiers européens furent interdits d’accès aux Noirs, refoulés vers leurs quartiers de résidence, Bacongo et Poto-Poto. Les domestiques noirs entrèrent en grève générale. Cette situation se reproduisit à Pointe Noire, où les travailleurs en grève furent maltraités par des miliciens non kongo, qui avaient trouvé l’occasion de se venger de la prédominance lari dans l’administration coloniale. Sur le fondement d’informations données par des délateurs, surnommés les « flatteurs noirs » par la population, des fonctionnaires ont été mutés au Tchad et de nombreux Congolais déportés. Pendant toutes les années 1930 les Lari, jadis favoris de l’administration coloniale, se sont repliés sur eux-mêmes devant l’impossibilité d’établir le dialogue entre colons et colonisés, que Matsoua recherchait. Les Lari et leurs chefs traditionnels rejetaient les cadeaux des fonctionnaires et des missionnaires catholiques. Ils n’assistaient plus aux cérémonies officielles ni aux offices catholiques. Ils n’approvisionnaient plus les marchés de la capitale, qui restaient vides. Ils n’utilisaient plus la monnaie française. Ils ont alors pris l’habitude d’agir dans la clandestinité à l’initiative de catéchistes qui faisaient vivre l’Amicale.
En 1933 cette situation empira et donna lieu à des affrontements violents en raison de la tentative de l’administration coloniale de déporter tous les Lari de la région du Pool, dont l’attitude paralysait et menaçait la capitale de l’AEF, située au cœur de cette région enclavée. Les arrestations de Lari étaient massives, car ceux-ci étaient envoyés de force sur le chantier de la ligne ferroviaire Congo-Océan, entre Brazzaville et Pointe Noire. Les villageois lari s’enfuirent en masse dans les forêts. Entre octobre 1934 et mars 1935 les Lari connurent une amélioration de leur situation grâce au nouveau gouverneur de l’AEF, Edouard Renard, hostile à l’inégalité entre les Blancs et les Noirs dans la colonie. Renard légalisa l’Amicale, devenue aussi une association pour la formation des cadres africains. Il engagea une politique sociale active en faveur des Lari par la construction de maisons, d’écoles, de centres de puériculture, etc. En se rendant au Tchad pour y rencontrer Matsoua, assigné à résidence, il fut tué dans un accident d’avion au Congo belge. Les Lari soupçonnèrent les administrations coloniales françaises et belges, ainsi que l’Eglise catholique, d’être responsables de cet accident, à cause du rétablissement de l’ancienne politique d’intimidation à leur encontre. En septembre 1935 Matsoua s’enfuit du Tchad, atteignit le Nigeria, puis rentra au Congo, où il fut arrêté et maltraité par des miliciens. Il s’évada, et après un périple entre Bangui et le Congo belge il arriva sous un faux nom à Paris, où les Africains l’accueillirent triomphalement. Ce voyage fut raconté dans toutes les maisons lari et Matsoua devint un être doté de pouvoirs extraordinaires dans l’imaginaire collectif. La mort de Renard et l’évasion de Matsoua favorisèrent l’attitude messianique des Lari au XXe siècle et leur revendication pour un « autogouvernement lari ».
L’Etat colonial, puis l’Etat indépendant, dit des « flatteurs noirs », mais aussi l’Eglise catholique eurent des difficultés à regagner leur confiance. Le nouveau gouverneur de l’AEF, François-Joseph Reste, libéra les amicalistes, mais s’attira l’hostilité générale en voulant regrouper les Lari, traditionnellement installés en habitat dispersé, et leur imposant un impôt pour financer la Société indigène de prévoyance, qui devait effectuer les missions d’action sociale de l’Amicale. Celle-ci fut dissoute à nouveau en 1939. Une répression impitoyable fut menée contre les villages lari, où les miliciens et tirailleurs non kongo se livrèrent à des exactions terribles. 22 notables lari, dont Pierre Kizonzi, futur dirigeant de l’Eglise matsouaniste, furent condamnés à cinq ans d’emprisonnement et déportés. Des militants amicalistes furent exécutés en public. Les Lari se dispersèrent à nouveau dans les forêts. En mai 1940 Matsoua, redevenu militaire, fut blessé au front. Alors que l’Amicale avait fourni 3 000 tirailleurs pour combattre l’Allemagne, il fut arrêté à Paris sous l’accusation d’espionnage et emprisonné à Brazzaville. La procédure légale ne fut, à nouveau, pas respectée, car Matsoua aurait dû être jugé par un tribunal militaire. Le 18 juin 1940 les Lari répondirent favorablement à l’appel du général de Gaulle, en voulant lui confier l’argent de la collecte confisqué en 1930. Pourtant, Félix Eboué, gouverneur de la France libre au Congo, ne mit pas fin au travail forcé pour les fabricants de caoutchouc et fit exécuter des amicalistes. En 1941 Matsoua fut condamné aux travaux forcés et tué en détention par ses geôliers l’année suivante. Matsoua ayant été inhumé secrètement, les Lari ont refusé de croire à sa mort, et la rumeur a circulé qu’il était en France aux côtés du général de Gaulle. En 1944 une milice lari matsouaniste occupa les quartiers Bacongo et Poto-Poto de Brazzaville. Camille Diata, chef de cette milice, a été condamné à mort, peine commuée en 20 ans de travaux forcés (avec 13 complices à des peines de 5 à 15 ans). Les Lari exigeaient le retour de Matsoua, pourtant décédé, auquel ils vouaient un culte.

 

 

   

                                                                                                                                                                                                                              

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